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Je sortais de ma séance d’analyse. Je pensais à cet intérêt soudain pour les grands hommes du siècle dernier, aux hommes qui désertent ma vie (disons plutôt aux hommes que je déserte en ce moment), aux deux kilos pris pendant les fêtes, à la soupe de légumes que j’allais me faire en rentrant, à mon envie de lire un roman, au boulot qu’y m’attendait ce week-end, à ce que j’allais écrire pour le blog, au besoin de dormir un peu plus, à l’ongle que je venais de me casser, au froid qui me mordait les pieds, à mon bus qui venait de me passer sous le nez...
Un autre bus arrive mais ce n’est pas le mien. Quand il redémarre, j’entends une voix d’homme qui dit : « c'est incroyable ».
Je me retourne et je vois un vieil africain qui me regarde.
« C’est incroyable, répète-t-il. Deux visages. Celui de la dame qui vient de monter dans le bus et le votre. Le sien dégageait tant d'amertume et le votre tant de sérénité. Un visage comme le votre… c’est rare. Vous m'avez apporté la paix. De vous contempler m'a réchauffé le cœur. »
Je me suis sentie bizarre… surprise par la situation, par la spontanéité de cet homme, par les mots qu’il me disait, par la beauté sage et puissante de son visage.
« Ce sont des paroles comme les vôtres qui réchauffent le cœur, ai-je répondu."
Pas de sourire, juste un regard comme un merci mutuel. Le bus est arrivé. Nous sommes montés, la foule nous a séparé. Mais devions nous continuer à nous parler…

Samedi 27 mars 2004, Paris 17ème.
Je rentre chez moi après une journée de travail. Je me dépêche, Angleterre/France va commencer dans quelques minutes.
Je trouve Mme C. dans la rue en train de discuter par la fenêtre avec Mme S. Je les salue. Malgré le froid et l’heure tardive, la situation ne me surprend pas. Mme C. et Mme S., mes voisines du rez-de-chaussée, toutes les deux très âgées, ont peu à peu perdu la notion du temps qui passe et du monde qui les entoure. Elles ne m’ont d’ailleurs pas reconnue. Je tape le code d’entrée, elles m’interpellent. Mme C. ne sait pas où elle a mis ses clés et ne peut pas rentrer chez elle. La gardienne est partie en week-end. Il va falloir trouver une solution. Je fais rentrer Mme C. dans l’entrée de l’immeuble et je lui dis que je vais m’occuper de tout. J’appelle
Je remonte chez moi et guette le gyrophare par la fenêtre. Les rugbymen vont entrer sur le terrain. Soudain, je vois Mme C. qui sort de l’immeuble. J’enfile mon manteau pour lui courir après. Elle ne se souvient déjà plus que
Le match commence. Les policiers arrivent. Je descends me présenter. Je demande à parler en aparté à l’un des agents. Je lui explique que depuis plus d’un an, Mme C. et Mme S. ont perdu le sens des réalités. Qu’elles ont à tour de rôle mis le feu à leur appartement, qu’elles ne se souviennent plus qui elles sont, qu’elles se mettent régulièrement en danger. Je lui dis que Mme S. a un fils qui refuse de s’occuper d’elle. Que j’ai fait un signalement aux services sociaux de
Je vais chercher ma carte. C’est la mi-temps,
La deuxième mi-temps a commencé. Au téléphone, il faut que je ruse, que le serrurier ne sente pas que la personne chez qui il doit intervenir n’a peut-être pas les moyens de payer. Je redescends et j’annonce que SOS Dépannage sera là dans une demi-heure. Les Policiers saluent et se retirent. Mme C. ne veut toujours pas bouger. Je rentre chez moi. Je suis abattue.
Les Anglais remontent au score. Je n’ai plus le cœur à regarder le match. Je passe la demi-heure qui suit à surveiller l’arriver du serrurier. Quand ienfin il apparaît, je décide de ne pas descendre, juste d’entrebâiller ma porte au cas où il y aurait un problème.
Monsieur Sarkozy, dormez tranquille. Votre police suit bien les procédures. Elle est là quand on l’appelle. Mais pour avoir le numéro de SOS Dépannage, j’aurais pu consulter l’annuaire. J’aurais aimé voir un peu d’humanité sous le bleu de l’uniforme. Que face au vide juridique, l’un des agents pense à sa mère, et prenne l’initiative d’appeler un médecin ou les services compétents. N’ayant aucun lien de parenté avec mes voisines, moi, simple citoyenne, je ne peux pas prendre de décisions concernant leur état de santé.
Mme C. est rentrée chez elle. Je suis désespérée par l’absurdité de cette situation qui dure depuis trop longtemps. Messieurs Raffarin, Mattéi, Fillon et Falco, faut-il attendre la prochaine canicule pour que le problème de mes voisines soit définitivement résolu ou va-t’on enfin les prendre en charge ?
Coup de sifflet :
Le samedi soir en France, dans certains halls d’immeuble,
Et demain, on doit aller voter…

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