Dimanche 18 décembre 2005
Au mois d'août, j'ai décidé de partir quinze jours aux Baléares. Seule. J'ai besoin de soleil et de repos.
P., R. et D. viennent me souhaiter un bon voyage chacun à leur manière. T. m'envoie un petit texto coquin. M. passe avec Jn la veille de mon départ pour me faire juste un bisou. Je trouve ce
débordement d'attention très touchant. Quelque peu jouissif aussi. Mes Hommes !
Déception : Majorque est devenue une annexe de l'Allemagne. Et je suis légèrement hermétique à la culture germanique. Mais là, je trouve que ça frôle
la caricature : inscriptions partout en allemand, musique techno et bière à toute heure, drapeau noir jaune rouge planté sur la plage. Heureusement que ma valise est remplie de livres et de
musique. J'adopte une attitude d'hermite. Je dors beaucoup. Je fais tout à contre courant de la foule touristique. Je vais à la plage tôt le matin ou tard dans l’après-midi. Musique sur les
oreilles, je ne lève pas la tête de mes lectures. A quoi bon, je ne vois rien qui pourrait aiguiser mon appétit.
Un matin pourtant, mon regard est attiré par un homme. On ne peut que le remarquer au milieu de cette fadeur teutonne : il est noir. Mais ce qui
m'interpelle, c'est qu'il est le seul homme à avoir un livre dans les mains. Il lève la tête, me regarde. Je baisse le nez, comme si de rien n'était.
Le lendemain matin, alors que je me croyais seule sur la plage (ou sur la planète Mars, j'étais plongée dans un roman de SF), j'entends qu'on me parle
en anglais : « What time is it please ? » Je lève la tête. Il est là à me sourire. Il s'accroupit et me montre son poignet. Je lui souris. J'avais compris garçon. J'étais juste en train
de penser que les hommes manquent vraiment d'imagination pour leurs tactiques d'approche. Je lui tends à mon tour mon poignet sans dire un mot. On s'en fout de l'heure qu'il est. « Do you
speak English ? German ? Are you Spanish ?... » Je lui laisse poser toutes les questions de la panoplie du parfait dragueur international. “Ho ! You're French ! I love France" Evidemment,
ici c'est mon côté français qui est exotique. Lui, il est né au Nigeria mais vit en Allemagne depuis cinq ans.
Physiquement, il n’y a rien a jeter. Visage magnifique, coiffure à la Ben Harper, tablettes de chocolat, jambes musclées à souhait (le plus beau cul
du monde mais sur le moment je ne pouvais pas le voir avec son short baggy). Il a vingt-quatre ans. Il est footballeur professionnel, fait aussi des études de marketing. Il regarde mon livre, va
chercher le sien. On commence à parler littérature. Le courant passe très vite. J’ai l’impression de le connaître depuis toujours.
Midi, je commence à cuire. Je lui propose d'aller dans l'eau. Il ne sait pas nager. Il prend un matelas pneumatique. Je le pousse au large. Je
l'éclabousse, lui tourne autour. Je passe sous le matelas : poisson clown ou raie manta ? Il tente de m'attraper mais je joue de son manque d'assurance dans l'élément liquide. Mine de rien,
je pousse le matelas vers la rive. Quand il réalise qu'il a pied, il m'attrape et m'embrasse. Garçon pressé. Si je ne l'arrête pas, il est prêt à concrétiser immédiatement. "Never without condom.
Let's go to my hotel"
Après le premier essai, il s'assied à mes pieds et me demande si je ne suis pas trop déçue. Il est intimidé par mon âge. Ca me fait rire. "Teach me",
me dit-il. Je lui parle de mes amants. De leur manière de faire. On passe de la théorie à la pratique. Le paquet de préservatifs s’amenuise à vue d’œil. De temps en temps on abandonne nos
corps à la fraîcheur de la climatisation. On écoute la B.O. de Buena Vista Social Club. Il veut aller à Cuba. Je lui raconte mon voyage. On refait l’amour au rythme du son cubain. La nuit est
déjà tombée quand il part rejoindre ses amis.
Je suis sous le charme. Son intelligence, sa façon de voir le monde, ses ambitions. C’est un homme comme ça qu’il me faut. J’arrête mon cœur
avant qu’il ne s’emballe : treize ans de différence, cinq cent kilomètres de distance, aventure de vacances sans lendemain. Point final.
Il frappe à ma porte vers trois heures du mat. L’ambiance des boîtes majorquines ne lui convient pas. On finit la nuit ensemble. Au petit matin, on va
piquer une tête dans l’eau de mer et faire la sieste sur la plage déserte. Le soir même je rentre à Paris, lui à Frankfort.
A mon retour, je parle d’U. à mes amis. Ils se marrent tous. « Tu es incroyable. Comment as-tu réussi à trouver un Noir aux
Baléares ? ». Je réponds que c’était le seul homme de la plage qui lisait. Réaction de mes amants : « Un Noir qui lit ! » Réaction des copines : « Un footballeur qui
lit ! »
Dans les mois qui suivent, on s’appelle régulièrement. C’est agréable d’entendre sa voix, de se rappeler les bons moments passés ensemble. On
correspond aussi par mails. On continue par écrit nos conversations de vacances. Il se confie à moi, me raconte ses difficultés à
vivre entre deux cultures, entre la liberté que lui offre l'Europe et la pression des traditions familiales qui lui parviennent en PCV. Malgré la distance, une amitié solide se tisse.
Il envisage de venir en décembre passer quelques jours à Paris.
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