Un petit coucou


boîte à mots

Dimanche 27 novembre 2005
 
 
R. revient me voir une semaine après notre partie à trois. C'est son anniversaire. Il a le cafard. Il s’assied devant mon PC. Il sélectionne quelques mp3. Lance le lecteur. Il se tourne vers moi. Me pose des questions sur mon ex, mon boulot, ma vie. Je lui réponds. Je ne lui pose aucune question en retour. Il me racontera s’il veut.
 
Les femmes parlent trop en général. Avec le temps, j’ai appris à ne rien dire. Je suis une maîtresse muette. La femme à qui on n’a pas de compte à rendre. Mes amies me disent que je devrais poser plus de questions, exiger plus de mes amants. Pourquoi faire ? Je ne les veux pas comme compagnons. Ils trompent leurs femmes. Pourquoi agiraient ils mieux avec moi ? Et ma façon de faire ne doit pas être si mauvaise, puisqu’ils reviennent régulièrement.
 
« Alors R., elle est passée où la chaleur guadeloupéenne ? » Il esquisse un sourire. Je m’assieds à califourchon sur ses genoux. Je caresse son crane rasé. Je descends le long de son cou, de ses épaules. Mes mains se resserrent sur ses biceps. J’aime les hommes musclés. Puissance protectrice. Sensualité des formes. Nos regards se croisent. Je me mords la lèvre. Il resserre ses bras autour de mon bassin, me soulève et me pose sur le lit.
 
Il y a de la rage dans sa façon de me faire l’amour. Son regard ne quitte pas le mien. Par défi, je ne ferme pas les yeux. Même quand je sens la première explosion de plaisir. Il maintient le rythme. La colère le stimule. Au bout d'un moment, je sens bien qu'il m'a oublié, qu'il est ailleurs. Je pose ma main sur ses yeux et lui murmure : « Lâche toi ». Il rejette sa tête en arrière. Pousse un cri de libération. Il reste campé sur ses avant-bras, me regarde. Son visage paraît moins grave.
 
Il n’a plus jamais joui de cette façon.
 
Il se rhabille. Pas un mot. Sur le pas de la porte, il me dit : « Ma femme rentre demain. On ne se reverra plus. » Adieu R.
 
Un mois plus tard, mon portable sonne, son nom s’affiche : « Je peux passer ? ».
 
Lingerie sexy et une pointe de perversité font le bonheur R. Il agit comme s’il avait tout appris dans les films pornos. Attitude de proxénète, il passe sa main dans ma culotte en guise de bonjour. En réponse, je passe ma main le long de sa braguette. Il a instauré des rituels. Il s'assied sur la chaise, je m'allonge sur le lit. On discute un peu. Une phrase coquine ou un geste implicite, c'est toujours moi qui provoque le début des hostilités. Sinon, il peut repartir sans me toucher. Ce garçon est étrange. Après l'acte, (je ne peux pas dire « après l'amour » avec R.), il ne reste jamais à mes côtés, il file sous la douche. Souvent je vais dans la salle de bain avec lui. Je m'assieds sur le lavabo, pose mes pieds sur le rebord de la baignoire et on parle. On continue la conversation pendant qu'il se rhabille. Un petit bécot et il disparaît.
 
Il me pose toujours des tas de questions sur les autres. Au début, je ne voyais pas pourquoi. Un jour, il me demande :
Et si tu rencontrais un garçon dont tu tombes amoureuse. Que se passerait il ?
C'est simple, quand j'aime, je suis fidèle. Je vous virerais tous autant que vous êtes.
Même moi ?
Et là, je comprends. R. ne se considère pas comme un de mes amants. Il se place au dessus de la mêlée. Je fais partie de son cheptel, pas le contraire. Je suis « sa » maîtresse, il n'y a pas de réciproque. Savoir que j'ai d'autres hommes dans ma vie le stimule. Se croire plus performant qu'eux le fait bander. Je ne démens pas. Je rentre dans son jeu. Fantasme de la femme publique sans risque et sans regard extérieur.
 
A chacune de ses visites, il m’en raconte un peu plus sur sa vie. Bien des mois plus tard, il me dit qu’il a un petit garçon de 28 mois. Rapide calcul, le gamin était à peine né quand on s’est rencontré. Je suis sur le cul, il ne m'en avait jamais parlé. Les hommes sont incroyables.
 
Parfois sa froideur, son manque de générosité me dérange. Coucher avec R. nécessite un certain état d’esprit. Il m’arrive de prétendre que je ne suis pas libre quand il m’appelle. Je me dis qu’il pourrait disparaître de ma vie sans que j’en sois attristée. Mais de savoir qu’il me désire, qu’il continue à venir, me rassure. Pur orgueil.
 
 
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Jeudi 24 novembre 2005
 
 
Je rame toute la journée. Le manque de sommeil. L'expérience de la veille. La rupture avec mon ex. Le trouble que m'a provoqué T.
 
Pourquoi ne m'appelle t'il pas ?
 
Il ne le fait que le lendemain. « J'ai revu Valérie. Elle est fragile en ce moment, je ne veux pas lui faire de la peine. C'est mieux de ne pas se revoir pour le moment. »  Ce garçon se prend pour Zorro. Et moi pour une fille cool.
 
Je me sens seule.
 
J'aime faire l’amour. Ca parait banal et pourtant. Ma liberté peut être mal interprétée. Si je montre mon cul, on ne voit plus mon cœur.
 
J'écoute Valérie me raconter le début de son nouveau bonheur. T. est adorable avec elle. Comme sa compagne est en vacances, ils passent toutes les nuits ensemble. Il doit partir quinze jours au Maroc avec un cousin. Il lui propose de l'accompagner. Au retour, Valérie est sur un nuage. Elle pense qu'il va quitter sa femme pour s'installer avec elle.
 
Elle veut que je dîne avec eux. J'esquive. Au téléphone, il est facile de mentir. J'imagine mal un face à face.
 
Peu à peu, je m'éloigne. Elle m'appelle de temps en temps. Elle me raconte son impatience. T. n'arrive pas à faire un choix entre elle et sa femme. Un jour, je n'ai plus de nouvelles.
 
C'est T. qui me rappelle quelque semaines plus tard :
Tu vas bien ?
Oui et toi ? Tout va bien avec Valérie ?
Je ne suis plus avec elle.
Ah bon, qu'est ce qui s'est passé ?
Ma femme est enceinte, elle n'a pas supporté.
Je la comprends
On aurait pu rester amants
Je pense qu'elle attendait plus de votre relation.
Je ne lui avais rien promis.
C'est bizarre qu'elle ne m'ait pas appelé pour me raconter
Euh... c'est normal. Dans la conversation, je lui ai raconté notre folle nuit avec R.
Zorro a perdu son masque. Il me demande si on peut se revoir. Je ne dis pas non.
 
Nous passons de bons moments. Nous rions beaucoup, même en pleine action. La tendresse semble innée chez lui. Je comprends que Valérie soit tombée dans le piège.
 
Même s'il est toujours pressé (Qu'est-ce que je vais dire à ma femme ?), T. sait prendre son temps. Tempo variable. Pause quand le plaisir vient trop vite. Caresses, baisers, mots doux susurrés à l'oreille. Reprise du mouvement. Jamais de précipitation. Il est de ceux qui apprécient plus le chemin à parcourir que la ligne d'arrivée.
 
Certaines détestent que leur amant parle de leur femme. Ca ne m’a jamais dérangé. J'ai une conception particulière du trio adultère. Je ne suis pas en compétition avec la femme, je n'attends rien du mari. Pas d'engagement, peu d'attachement, juste un peu de complicité.
 
Un soir, T. me confie :
 Je n’ose plus la toucher. J’ai peur de faire mal au bébé.
Ce n’est pas parce qu’elle est enceinte qu’elle n’a pas d’envies. Tu en as parlé avec elle ?
Je réalise à quel point un homme peut idéaliser la femme qu'il aime. Au point de la tromper. Etrange paradoxe.
 
Depuis que sa fille est née, on se voit moins souvent. Mais il y a toujours un plaisir presque enfantin à se retrouver. On joue à être amants.
 
 
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Lundi 21 novembre 2005
 
 
J’ai toujours la rage. Deux ans de ma vie pour un beau parleur. Il me rappelle, dit qu’il n’aime que moi, qu’il a quitté l’autre, me promet la lune et les étoiles. Je le laisse parler, lui laisse croire que je le pardonne. Il faut se méfier d’une femme en colère.
 
C'est la fin août. Je décide d’aller en boîte avec Valérie, une fille que j’ai rencontré via le net. Le but n’est pas de danser. Elle veut noyer une peine de cœur, je veux mettre le mien à l’abri pour un moment. Et je ne connais que deux moyens : l’abstinence ou l’abus. L’abstinence, j’ai donné après mon mariage. Quatre ans ! Quand j’y pense, je n’arrive pas à me comprendre.
 
La boîte est bondée. Normal, on est samedi. Il y a du choix. Mentalement, je trie : trop jeune, trop petit, maqué, pas assez sensuel. Un gars regarde Valérie avec insistance depuis un moment mais elle, elle ne voit rien. Elle me dit : « On va prendre l’air, il fait trop chaud ». Elle fume une cigarette. On discute un peu. Quand il nous voit revenir, le gars sourit comme un bienheureux. Elle ne voit toujours rien. Série de slow : il l’aborde. Ouf ! Je les regarde danser, il la baratine, elle rigole. Pause. Elle me présente T. Il dit : « je reviens », traverse la piste et ramène son copain. Plutôt mignon le copain. Je l’avais vu danser avec une petite blondinette. « Salut, je m’appelle R… Je viens de Guadeloupe, où il fait toujours chaud ». Ah oui, il me la joue comme ça ? D’un geste rapide je glisse ma main dans l’ouverture de sa chemise. Il est surpris :
 
Qu’est ce que tu fais ?
Je cherche le papillon. Tous les Guadeloupéens ont leur île autour du cou.
 
Un sourire coquin, un clin d’œil, une danse et il me demande : « chez moi ou chez toi ? »  On n'est pas là pour tergiverser, il est déjà tard. Aparté entre nénettes : "Je pars avec R. Tu en profites pour quitter la piste ou tu finis la soirée avec T. ?" Aparté entre mecs : "Je te ramène ou tu pars avec Valérie ?" Regards ahuris des deux intéressés. Ils ont besoin de plus de temps. Quelques zouks plus tard, R. et moi, décidons de partir : ils sont grands, ils vont se débrouiller.
 
Baiser ou faire l’amour ? Peu de gens font la différence. J’aime les deux. Un petit coup vite fait est aussi savoureux qu’une nuit passionnée. Coucher avec un inconnu peut être aussi exaltant que faire l’amour avec celui qu’on aime. Tout dépend du contexte, de l’état d’esprit. R. est l’amant idéal cette nuit là. Pour lui, le sexe est affaire de performance. Les sentiments, les caresses, les baisers, ce n’est pas son truc. La conversation non plus. Il arrive quand même à me dire qu’il est marié, qu’elle est en vacances. Au petit matin, il prend mon numéro de téléphone et s’en va.
 
Vers midi, j’appelle Valérie. Elle a ramené T. chez elle. Ils n’ont rien fait car ils n’avaient pas de préservatif. Mais ils ont passé un bon moment à discuter et à s’embrasser. Ils doivent se revoir.
 
Monde moderne où l’on peut mourir d’amour. J’ai toujours un préservatif dans le sac. Que je m’en serve ou non, je sais qu’il est là. C’est comme un grigri. J’en fait cadeau aux copines qui se plaignent de leur célibat. Je l’offre aux adolescents qui veulent voir comment c’est. Je le donne aux vieux réacs qui disent que les jeunes générations ne connaissent plus le « vrai » plaisir.
 
Je n’en ai pas toujours mis. Le sida n’existait pas quand j’ai fait l’amour pour la première fois. On commençait à peine à en parler quand j’ai rencontré mon mari. Après, ça dépendait de mes amants. Mais un jour, prise de conscience : le sida est la seule maladie mortelle qu’on peut choisir de ne pas attraper. Je ne veux pas mourir. Maintenant, c’est avec, ou rien du tout. Les mecs qui font la moue n’ont plus qu’à se rhabiller.
 
Valérie me rappelle dans l’après-midi. Elle est en larmes. Son ex vient de lui téléphoner. Elle est bouleversée.
 
Je raccroche. Je vais prendre un bain. Je pense à ma propre histoire, à ce salaud à qui je faisais confiance. Je n’arrive pas à pleurer, la colère est trop forte. Je sors de l'eau. Je mets de la Salsa à fond. Celia Cruz : « La vida es un Carnaval ».
 
No hay que llorar
Que la vida es un carnaval
Y las penas se van cantando
 
Le téléphone sonne. C’est R. : « Je peux passer avec T. ? On retourne en boîte ce soir, on pensait venir te faire un petit coucou. » Dans ma tête tout va très vite : hier - rapidité d’approche - éclate au lit – macho ramener copain. Ca sent le coup fourré. J’hésite… trois secondes. L’occasion est trop belle. J’ai souvent rêver d’avoir deux hommes dans mon lit.
 
Ils arrivent, je leur sers un verre. On discute. Ils ne sont pas à l’aise. Ils tournent autour du pot. Ca me fait marrer. T. s’éclipse aux toilettes. R. m’attire sur le canapé. Dans un souffle, il me demande ce que je pense d’une partie à trois. Je joue les effarouchées : « Mais ça va pas toi ! » T. revient et s’assied à côté de moi. Il a du reprendre confiance aux toilettes. Il se lance : « Tu as déjà fait l’amour avec deux mecs ? ». Et dire que l’Homme est capable de marcher sur la lune ! On se demande comment il a fait avec les gros sabots qu’il se traîne depuis des millénaires !  « C’est pas trop mon truc. » J'enchaîne : « Alors comme ça hier, avec Valérie, vous n’avez rien fait parce que vous n’aviez pas de préservatif. C'est bête, non ? » Je joue la fille, la chipie, la merdeuse. J’adore. Je ne leur laisse pas en placer une. Je leur pose des questions sur leurs boulots, leurs femmes, leur amitié. J’attends à peine les réponses. Quand je vois qu’ils pensent avoir perdu la partie, j’embrasse R. Puis je me tourne vers T. Je l’embrasse aussi. Allez, les gars, à poil !
 
R. et T., le Noir et le Blanc. L’un est sérieux, l’autre se marre. L’un baise, l’autre fait l’amour. Et moi au milieu, je savoure l’accord parfait des deux versants du plaisir. J’admire leur entente, je réponds à leurs attentes. Je m’offre à eux avec le sentiment de les posséder. Je suis à la fois celle qui honore et celle qui est honorée. Expérience inoubliable.
 
Minuit, le téléphone sonne. Vu l’heure, je devine qui ça peut être. Excusez-moi les garçons, j’ai une vengeance sur le feu. 
 
Salut. J’ai pensé à toi tout le week-end tu sais (ah oui ? C’est pour ça que tu ne m’appelles que maintenant ?). Je peux passer qu’on parle un peu de nous ?
Non, là, c’est pas possible.
Ah bon, pourquoi ?
Parce que je suis occupé avec deux grands gaillards que j’ai rencontré hier soir en boîte. Je pense qu’on n’a plus rien à se dire. Va retrouver ta pétasse et laisse-moi tranquille.
 
Allongés sur mon lit, les garçons me regardent. Je me couche entre eux deux. Je me sens bizarre. Sentiment de fierté engloutie par la tristesse d’une histoire qui s’achève. R. ne sait pas quoi faire. T. me prend tendrement dans ses bras. R. se lève, va dans le séjour, allume la télé. T. commence à me fait l’amour. Lentement. Il me murmure qu’il veut qu’on se revoit. Il me fait fondre. La sensualité est une arme redoutable.
 
R. passe la tête par la porte. Tout est redevenu normal, il reprend sa place dans le trio. Vers cinq heures du matin, les corps n’en peuvent plus. Le sol est jonché de préservatifs. R. va prendre une douche. T. me donne son numéro de téléphone, me demande le mien, me dit qu’il m’appellera demain.
 
 
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Jeudi 17 novembre 2005
 
 
 
Juin 2001, je découvre que le gars avec qui je suis fréquente toujours celle qu'il était censé avoir quitté pour moi. De rage, je me connecte sur www.drague.net, pseudo d’attaque : Sista’Soul. La chasse est ouverte. Ce soir, j'aurais un autre homme dans mon lit.
 
Je laisse venir les questions, j'élimine les « T'es bonne ? » et les « Tu baises ? ». Retourne chez ta mère, qu’elle t’apprenne à parler ! Je zappe les moins de vingt ans, je ne viens pas faire du baby-sitting. J'ai besoin d'un homme qui sache ce qu'il veut. La même chose que moi si possible. Au milieu des messages coquins : « Tu aimes la Black Music ? ». Je ne sais pas pourquoi, j’écarte les autres et je discute musique avec J.  Il sait parler le garçon. Il amène les choses en douceur, passe tranquillement de la musique à l’essentiel. Il n'habite pas trop loin et sa copine ne rentre de week-end que tard dans la nuit (les filles, ne partez pas en laissant vos mecs devant leur PC). Avant de déconnecter, il me dit qu’il est guadeloupéen et demande :
Tu es blanche ou noire ?
Blanche comme le lait.
Ce sera la première fois pour moi.
Tu me diras si tu vois une différence.
Quand j’y pense, inviter un inconnu chez moi, après seulement une heure de discussion sur le net, c’est de la folie. J'ai de la chance. C'est un garçon sympa. Au premier coup d’œil, je vois qu'il n'est pas déçu. Moi non plus. Il est plutôt beau mec. Et, pas nigaud du tout. On s’amuse bien sur mon canapé.
 
J'aime les premières fois. Les hommes se surpassent toujours (ou alors, ils n'assurent pas du tout, mais là, pas de seconde chance). Ce soir là, J. a mis du cœur à l'ouvrage.
 
Avant d'aller prendre sa douche, il croise ses doigts sur les miens et soulève nos mains au dessus de nos visages. « C’est beau » dit-il. Oui, c’est beau.
 
Il oublie sa montre sur le bord de la baignoire. J’adore ce genre d’actes manqués. Il revient la chercher quelques jours après. On se revoit encore une paire de fois et les vacances arrivent. Il part en juillet, moi en août, à Cuba. A mon retour, je n’ai pas posé mes valises que le téléphone sonne : « C’est J. Il faut que je te vois, c’est urgent. » Que peut-il y avoir de si urgent ? « Passe demain, il faut que je dorme. J’ai le décalage horaire dans les pattes. »
 
Il se pointe le lendemain avec un air de chien battu. « Je n’arrive plus à bander avec ma copine ». J’ai envie de rire mais l’enjeu est de taille. On ne frappe pas un homme à terre. De plus, j’ai une réputation à tenir : je suis la maîtresse, il faut bien que je justifie mon utilité. Je dégrafe son pantalon et je lui fais la pipe du siècle. La pipe de sa vie apparemment : il m’avoue qu’avant de me connaître, il n’aimait pas ça. Pipe salvatrice : tout fonctionne à merveille. On discute. Sa copine veut un bébé. « Voilà pourquoi tu ne bandes plus mon gars ! Dis lui simplement que tu n’es pas prêt ». Il se sent mieux. Il me fait l’amour. Il repart, sa virilité en bandoulière.
 
 
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Dimanche 13 novembre 2005
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
1998 : quatre ans que je vis seule, quatre ans que je n’ai pas vu un garçon de près. J’ai commencé une analyse : je ne comprends rien aux hommes, je ne comprends rien à l’amour. Je pensais qu’il était éternel, mais le prince charmant s’est tiré. (Il faudrait arrêter de faire croire aux filles qu’il existe)
 
Je décide de m’abonner à internet. Par curiosité, je rentre sur une chat-room. Je prends vite goût aux discussions virtuelles. Je me marre aux bêtises des autres. Je ne les connais pas mais je n’ai plus l’impression d’être seule.
 
A cette époque là, en France, Internet n’était pas le marché du sexe qu’il est devenu. Mais les conversations avaient vite fait de dévier sur le sujet. Derrière un écran, on peut se lâcher. Un jour, on décide de sortir de l’anonymat. Entre habitués, on organisait des rencontres dans des cafés parisiens. On rigolait beaucoup, on se racontait nos vies. Et quand le regard en disait plus long que les paroles, on repartait accompagné, finir la nuit dans un endroit plus intime. Voilà comment j’ai remis le pied à l’étrier.
 
La première fois qu’on fait l’amour après si longtemps, on se demande si on saura encore y faire. Mais c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.
 
J’ai enchaîné les aventures. J’avais l’âme d’une croqueuse, d’une collectionneuse. J’avais besoin de rattraper le temps perdu. Je ne passais jamais plus de quinze jours sans un homme dans mon lit. Pourquoi quinze jours ? Je ne sais pas, mais c’était pour moi la limite du tolérable. Aucun garçon ne s’arrêtait à la première fois. A l’époque, j’en tirais une certaine fierté. Parfois une relation durait plus longtemps. Mais jamais rien de bien sérieux. Pourtant, je disais que j'aimais tous les hommes avec qui je couchais, du moins j’essayais de m’en convaincre. Au fond, je n’assumais pas complètement cette sexualité. L’éducation a la dent dure : si tu couches sans aimer, tu es une fille facile. Quelle merde ! L’amour est une chose, le sexe en est une autre. Mais ça, je ne l’ai compris que plus tard.
 
On m’avait parlé de O. Il avait une réputation de chasseur. Je ne l’avais jamais croisé, ni sur le net, ni dans nos soirées. Et voilà, qu’il apparaît dans l’encadrement d’une porte. Peau chocolatée, épaules larges, démarche chaloupée, yeux en amandes, petit sourire charmeur, tout chez lui transpirait la sensualité. C’était peut-être un prédateur, mais c’est moi qui allait le dévorer. Je te veux, je t'aurai. (c’est fou ce que le désir rend possessif).
 
Discussion sur le net le lendemain, tout se fait en douceur. Echange érotique à mots cachés. J’aime le moment où l'on sent que l'autre est prêt, qu’il ira jusqu'au bout. Il me demande mon adresse. Il sera chez moi dans la demi-heure qui suit.
 
Je lui ouvre la porte, même image qu’au premier jour. On s’embrasse longuement.
Ton cœur bat vite, dit-il.
Ca prouve que j’en ai un. 
On continue de s’embrasser. Mes lèvres collées aux siennes, je l’attire vers la chambre. 
Attends, j’ai amené un disque.
Nous avons fait l’amour au bord du lit. Il avait encore son blouson sur le dos. Quand il s’est relevé, je lui ai dit :
On se déshabille ?
Je ne me mets jamais tout nu
Chez moi, si.
Je ne me souviens pas à quel moment ça a commencé. Peut-être quand nous nous sommes allongés, nus, l’un contre l’autre. Où quand il m’a pénétré pour la deuxième fois. Mais on aurait dit que nos corps étaient faits l’un pour l’autre. Nos mouvements étaient coordonnées, nos envies équivalentes et notre plaisir sans limite. Nous avons fait l’amour jusqu’au petit matin.
Tu es l’Homme qui a fait de moi une Femme.
Pourquoi tu dis ça ?
Pourquoi ? Parce qu’à partir de cet instant, tout a changé. Ma vision des hommes, de l’amour, du sexe. Chaque fois que nous faisions l’amour, je n’existais plus, je perdais mon âme. Tout se recentrait sur les sensations, le plaisir, la jouissance. En rigolant, je lui disais : il existe des orgasmes intenses, des orgasmes à répétition, avec toi, c’est un orgasme permanent. J’étais folle de ses caresses, de sa créativité, de nos excentricités sexuelles.
 
Mais il n’y avait pas vraiment de place pour moi dans la vie compliquée de O. Notre relation a duré deux mois. Nous n'avions jamais mis de mots sur notre histoire, nos sens avaient parlé pour nous. Dans les mois qui ont suivi, nous avons recouché deux ou trois fois ensemble, toujours la même intensité. Mais il a fallu couper les ponts pour que ma peau oublie la sienne, pour que les larmes arrêtent de couler, pour continuer à vivre.
 
« Les corps se souviennent, tu seras toujours mienne. »
 
Nous nous sommes revu. De plus en plus souvent. Toujours dans des lieux publics. On se racontait nos nouvelles conquêtes. Un soir, il m'a embrassé. C'est devenu une habitude. Il a rencontré une fille avec qui il a refait sa vie. J’ai rencontré celui avec qui je croyais refaire la mienne. J’ai toujours pensé que ce que nous avions vécu dans la passion nous avait donné la possibilité d’aimer à nouveau. Lors de nos rendez-vous, on a continué à s’embrasser. Nos baisers avaient un goût de liberté perdue.
 
Petit à petit, les mots ont remplacé les baisers. Une complicité incroyable c'est installé entre nous. Complicité parfois effrayante, où l'on peut deviner à distance ce que l'autre ressent. « Arrête de lire dans mes pensées » dit-il parfois quand je l'appelle. Et on éclate de rire.
 
 
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