Un petit coucou


boîte à mots

Lundi 11 février 2008
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Voici la retranscription de l'intervention du 10 février 2008 de Robert Hue au Meeting de la Mutualité :



Mesdames, messieurs, chers amis,

C´est avec grand plaisir que j´ai accepté l´invitation de Jacques-Alain Miller à participer à cette rencontre. Pour une raison simple : mon engagement politique rejoint votre discipline, depuis toujours, dans le souci de l´émancipation de l´homme, de sa « désaliénation ».
Or, après une période faste d´extension des libertés individuelles, d´accroissement du niveau de vie général, de démocratisation de l´enseignement supérieur et de progrès de la protection sociale, cette émancipation est de plus en plus menacée, comme en témoignent notamment les attaques répétées contre l´enseignement de la psychanalyse au profit du cognitivisme.
Cette remise en cause est éminemment politique. Elle l´est au sens large, c´est-à-dire d´un choix de société. À ce propos, j´ouvre une courte parenthèse pour évoquer la violente campagne de dénigrement de la psychanalyse à laquelle s´est livrée le Parti communiste durant la Guerre froide, au nom, précisément, d´un choix de société. Le rapport des communistes à cette discipline était, à la fois, de fascination et de répulsion, et surtout de malentendus.
Le renouveau de la psychanalyse venait alors des États-Unis, où s´étaient exilés quelques-uns des grands théoriciens d´Europe, et son courant majoritaire proposait une interprétation particulière du plaisir, qui en faisait, selon lui, un facteur d´harmonie sociale. Les conflits de toutes sortes - entre époux, voisins, ouvriers et patrons - se voyaient ainsi réduits à une utilisation négative de l´agressivité, à un écart désagréable du moi, auxquels l´intervention du thérapeute allait mettre fin. Il n´en fallait pas plus pour stigmatiser la psychanalyse comme véhiculant des valeurs « paternalistes », « bourgeoises », et « individualistes » destinées à « anesthésier la lutte des classes ». L´intérêt de Louis Althusser pour la lecture lacanienne des théories de Freud mit heureusement fin à cette période, et le dialogue entre communistes et psychanalystes put reprendre.
Jacques-Alain Miller a récemment déclaré, dans un entretien à Libération, que s´il lui fallait choisir entre l´évaluation et le marché, il préfèrerait encore le marché. Je serais tenté de dire qu´il aurait alors les deux. Le second ne va pas sans la première ; ils sont intimement, structurellement liés. La « culture du résultat » constitue désormais le quotidien des salariés -et même maintenant des ministres - : leur activité est jaugée en permanence, et de manière le plus souvent chiffrée. Les ressources humaines évaluent les compétences, les performances et le « potentiel » de chacun. Le marché capitaliste, en ce qu´il promeut et se soumet au primat du quantitatif, a besoin, entre autres, de cette évaluation pour maîtriser les hommes.
La dernière phase de mutation du capitalisme, débutée dans les années soixante-dix, est désormais bien connue. La dénonciation de sa déconnexion de l´économie réelle, qui engendre quotidiennement tragédies sociales et souffrances multiples, est parfaitement fondée.
Mais cette description demeure partielle. La financiarisation du capitalisme, au-delà du fonctionnement purement économique, a encore renforcé le poids de son « discours », au sens lacanien. Permettez que je cite à ce propos la tribune du psychanalyste Pierre Bruno dans L´Humanité du 14 avril 2001 : « Le discours capitaliste, au sens de Lacan, n´est pas une somme d´énoncés, mais un lien social - un rapport social, disons, pour le lecteur plus familier de Marx. Ce qui caractérise ce discours, et le singularise à l´égard de tout autre, est, dit Lacan en 1972, je cite, "d´exclure la castration". Il fait ainsi accroire au prolétaire, dépouillé de tout, qu´il peut, grâce au fonctionnement du système, s´enrichir jusqu´à pouvoir jouir de tout. Un tel discours relève d´un impératif quasi sadien, affiché ou masqué : "Tu peux jouir de tout en écrasant ton semblable, sachant que ton semblable peut jouir de tout en t´écrasant..." ». Fin de citation.
La logique quantificatrice est bien la logique même du capitalisme tel qu´il a évolué après la Seconde Guerre mondiale. Elle fonde tout à la fois une nouvelle conception de la production et de son pendant consommatoire.
Au niveau de la production, à la différence du taylorisme, et pour reprendre les formules du jargon contemporain du « management », la « mobilisation de l´intelligence » et celle du « savoir-être », qui inclut les compétences comportementales et relationnelles, sont considérées comme des facteurs-clés du développement de la productivité. En référence aux sciences cognitives, l´intelligence est tenue pour un simple mécanisme de traitement de l´information à optimiser selon les besoins de l´entreprise. Les sensations, les sentiments, les valeurs, sont pris en compte dans cette même logique qui résume l´homme au travail à une mécanique qu´on pourrait maîtriser et manipuler à loisir. L´une des facettes de la mutation du capitalisme s´exprime dans sa tendance à réduire les individus à des producteurs, et ces producteurs à des machines dont les paramètres de gestion peuvent être totalement connus et maîtrisés. L´entretien psychologique dans le cadre d´un bilan de compétence est un parfait exemple de l´instrumentation des savoirs psy par le marché, en l´occurrence celui du travail.
Mais la production croissante à l´infini s´étoufferait elle-même sans une consommation idoine. Le philosophe Bernard Stiegler a montré comment le capitalisme a progressivement pris en compte l´évaluation et la canalisation des affects pour soutenir, voire augmenter la consommation de biens. Il décrit ainsi concrètement le fonctionnement du discours du capitaliste tel que Lacan l´avait formalisé : « Aujourd´hui, dans les sociétés de modulation que sont les sociétés de contrôle, les armes esthétiques sont devenues essentielles : il s´agit de contrôler ces technologies de l´esthétique que sont par exemple l´audiovisuel ou le numérique, et, à travers ce contrôle des technologies, il s´agit de contrôler les temps de conscience et d´inconscience des corps et des âmes qui les habitent. ».
L´efficacité des techniques quantificatives pour gérer nos flux psychiques aboutit ainsi à une situation digne du Meilleur des Mondes : ceux dont l´exploitation fonde le système ne le pérennisent pas seulement en tant que producteurs, mais aussi en tant que consommateurs aux désirs suggérés qui en deviennent les promoteurs inconscients. Voilà la socialité qu´est en train de construire le dogme de l´évaluation : une sorte de nouvelle servitude volontaire, fièrement proclamée par le slogan de Nicolas Sarkozy, « travailler plus pour gagner plus » auquel on pourrait ajouter, dans un souci de véracité, « pour consommer plus ».
Si, en tant qu´idéologie dominante, « l´esprit du capitalisme a en principe la capacité de pénétrer l´ensemble des représentations mentales propres à une époque donnée, d´infiltrer les discours politiques et syndicaux, de fournir des représentations légitimes et des schémas de pensée aux journalistes et aux chercheurs, si bien que sa présence est à la fois diffuse et générale », comme l´écrivent avec raison les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello, la résistance dans laquelle, vous, psychanalystes, êtes entrés voilà deux ans a toutes les chances, à mon avis, de durer.
Pour contrer cette hégémonie qui infiltre tout et ouvrir d´autres perspectives que la généralisation de cette « culture de l´évaluation », de ce « nouvel esprit du capitalisme », il faut que psychanalystes et politiques progressistes prennent conscience de la convergence de leurs combats. À ce titre, peut-être serait-il profitable de réfléchir sur la place de la psychanalyse dans le dispositif de santé publique, afin d´en élargir l´accès au plus grand nombre. Car la souffrance psychique concerne l´ensemble des couches sociales, et les plus fragiles sont aussi les plus touchées par les transformations du monde du travail et les nouvelles techniques de marketing que j´évoquais à l´instant.
Convergence de combat, disais-je, mais aussi de sujet, puisque comme l´écrit Jean-Claude Milner dans son Lacan et la science moderne, je cite : « Le sujet de la psychanalyse est le sujet forclos de la science », c´est-à-dire le sujet qui échappe par essence à l´action de la science, et en particulier à cette grimace de science qu´est la culture de l´évaluation. Ce sujet, c´est, en des mots simples, l´être de l´être humain, l´humanité de l´humain. C´est donc aussi le sujet d´une politique de progrès, et c´est pourquoi vous pouvez, dans votre lutte contre cette culture de l´évaluation, contre ce qu´elle sert, compter sur le progressiste que je suis.

Robert Hue
Sénateur
Président de la Fondation Gabriel Peri


 

 
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Lundi 11 février 2008
... en rapport avec l'article précédent.




[B.A] Brazil de Terry Gilliam (1985)



J'aurais pu prendre Minority Report, Bienvenue à Gattaca, 1984, Orange Mécanique...


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Lundi 11 février 2008
bouton-politique.jpgCa fait du bien. Oui, ça fait du bien de voir qu'on n'est pas tout seul à percevoir certaines choses, qu'on n'est pas tout seul à voir que le Monde marche sur la tête. Ca fait du bien, mais ce n'est pas rassurant.

Ce n'est pas rassurant car la suprématie du chiffre et de l'évaluation est bel et bien en marche. Oh, ce n'est pas nouveau... Mais on semble avoir atteind un point de non retour. Cela fait maintenant partie du paysage et plus personne ne s'en étonne. Globalisation chérie, quel beau travail tu as fait depuis la chute du mur de Berlin ! Le capitalisme est devenu l'idélogie triomphante. Tout doit être rentable, quantifiable, gérable, organisable, maîtrisable, évaluable. Tout même l'être humain.

Qui s'émeut des 25000 expulsions imposées par Hortefeux ? Qui interroge l'évaluation des ministres ? Qui dit merde aux sondages qui font la pluie et le beau temps dans la vie politique ? Qui se scandalise sur la possible évaluation des profs ? Qui remet en question la pression évaluatrice qui pèsent sur les élèves ? Qui se révolte contre la gestion du social, contre la franchise médicale ou l'éviction des chomeurs des listings de l'ANPE ? Qui remet en cause tous ces quotas qui bornent la gestion du pays ?

Les rares qui le font passent pour des fous ou des emmerdeurs. Car la machine est bien huilée. Le système fonctionne sur des évidences et des règles qui semblent scientifiquement irréprochables. On optimise, on optimise. Risque zéro, expertises, évaluations, mises en statistiques prévisionnelles. Tout doit être parfait dans un monde parfait. Et pour cela, il faut modeler l'Homme, lui inculquer les comportements adaptés, le médicaliser lorsque sa souffrance remet en cause le système, lui donner des pilules pour le faire bander coute que coute. Jouis ! Telle est l'injonction. Jouis car ce monde est merveilleux !

"Travaillez plus pour gagner plus" qu'il disait. Et tout le monde a applaudit si fort qu'on n'a pas entendu la fin de la phrase : "... gagner plus pour consommer plus". Car évidemment, derrière cette maxime qui a fait le succés de qui on sait, on se moque bien du bonheur du travailleur. Et si ce dernier ne supporte pas le monde qu'on lui propose, on l'enverra chez le cognitiviste qui le rendra opérationnel en 10 séances ou on lui donnera quelques euphorisants pour qu'il oublie sa souffrance.

Ne vaudrait-il pas mieux travailler mieux pour vivre mieux ? Malheureusement ça, même la Gauche - bien pensante - a oublié ce que ça pourrait vouloir dire. Et dans son élan politicard à vouloir plaire à tout prix, elle fait elle aussi tourner la grande roue de l'infortune de l'humanité.

Ce weekend à la Mutualité était une tentative de résistance. Les psychanalystes sont des empêcheurs de tourner en rond avec leur opiniâtreté à faire émerger des êtres libres de penser autrement, des sujets désaliénés, des individus qui peuvent fonctionner hors du groupe. La Psychanalyse, pour le comportementaliste et l'évaluateur, c'est la bête à abattre. Et elle est dans le collimateur de ce gouvernement et du précédent depuis les premières lois Accoyer sur la santé publique. Mais elle n'est pas la seule à s'insurger.
A la tribune se sont succédés des philosophes, des sociologues, des personnalités issues du monde universitaire, social, politique... Tous à leur manière ont fait un même constat et ont exprimé leurs craintes de ne voir émerger aucune alternative à cette politique idéologique du chiffre qui prétend gommer la souffrance et donner au monde l'aspect lisse d'une normalité propre et sans défaut.

Voici quelques phrases - de mémoire ou vite notées - entendues lors du meeting :

Rappel philosophique exposé par Bernard Henri Levy :
- L'âme n'a pas de siège. (Spinoza)
- Le corps n'est pas un organisme - au sens d'organisé -. Il peut disfonctionner d'un moment  l'autre et d'un individu à l'autre. L'homme est un clavecin (Diderot) qui peut jouer à l'infini de nouveaux morceaux tout comme il peut jouer de fausses notes.
- Chaque être humain est unique : la rencontre du corps et de l'âme est un coup de dés qui ne dépend d'aucune science.
- Quand deux visages se font face s'ouvre une trouée hors de l'être. L'intersubjectivité empêche la justesse d'une évaluation d'un humain par un autre humain.
- La névrose n'est pas une maladie (Freud). Penser que le monde puisse se construire sans souffrance est une utopie.
- toutes les découvertes scientifiques sont nées de la poésie, de la curiosité, de l'inventivité, de la créativité des chercheurs et non de leur savoir livresque des théorèmes. Un exemple parmi tant d'autre : la découverte de la biologie cellulaire.


Analyse du monde politique actuel par Michel Chauvière, sociologue :
A partir du moment où les politiques décident de gérer au lieu de gouverner, ils tuent la politique et provoque le désintérêt du peuple pour la chose publique. Le politique se met au service du citoyen comme le produit de consommation est au service du client.

Le système de l'évaluation au service de l'idéologie par Vincent de Gaulejac, sociologue :
Le système de l'évaluation prétend poser les règles du savoir en avançant des thèmes prometteurs voire divinatoires : on évalue ce qu'il y a de mieux pour arriver au risque zero et on en fait des prévisions sur l'avenir. Cette normalisation généralisée est une remise en cause de l'évènement, de l'originalité, de la créativité, de l'innovation. Un monde sans souffrance est un monde sans évènement.

La situation de l'action sociale par Christophe Deltombe, nouveau président d'Emmaüs :
Il y a dans les cartons du gouvernement une nouvelle loi contre le vagabondage sur le motif d'occupation abusive du bien public - en gros : le trottoir -. Le contrevenant risque 6 mois de prison et 3650 € d'amende - qu'il va payer sans problème, c'est sur ! -, plus confiscation de l'objet permettant le délit - adieu sac de couchage et tente donnée par les Don Quichotte -.

Récit de l'évaluation du département de Psychanalyse de Paris 8 par Gérard Miller :
Question posée par un des sept évaluateurs : "la Psychanalyse est-elle une science ou une religion ? Car si c'est une religion, je n'ai pas la capacité de l'évaluer."

Un évaluateur est un homme qui ne ressent aucune émotion et qui note tout. S'il se pince les doigts dans une porte, il ne lachera aucun juron. Il prendra son carnet et notera :
"Aujourd'hui 16h24, je me suis pris les doigts dans une porte. Niveau de douleur : 5. Mots clés : ouille - ça fait mal."

Si je me suis allongée si longtemps sur le divan d'un psychanalyste, c'est pour justement ne pas me coucher devant ce genre d'imbéciles.



PS : Je fais mienne cette dernière phrase !
:-)


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