20H30, j’essaie de lire mais c’est impossible.
Ce soir, j’étais tellement crevé que je n’avais même pas mis de musique comme à mon habitude. En rentrant du boulot, je me suis glissée dans mon lit, mon bouquin et une tasse de thé à la main pensant sombrer doucement vers un sommeil réparateur. Je voulais être au calme, je voulais du silence : loupé !
Au dessous de chez moi, un appartement s’est libéré depuis peu et l’OPAC a entrepris de le rénover. Les travaux durent depuis 15 jours. Aujourd’hui, ils se prolongent au-delà de l’horaire normal. Bruit de tuyauterie qu’on racle, ponçage incessant, coups de marteau intermittents. C’est insupportable.
Je me lève, me rhabille à la hâte et descends à l’étage en dessous avec la ferme intention de faire stopper le vacarme.
La porte s’ouvre sur deux hommes empoussiérés de blanc. Par dessus le linge qui leur protège la bouche et le nez, je devine des origines lointaines. Leurs yeux noirs brillent de fatigue. Et je suis là entre colère et consternation. Je m’entends leur aboyer un « jusqu’à quelle heure vous comptez faire du bruit comme ça ? » alors qu’en même temps je me rends compte que ce n’est pas de leur faute. Que la situation est loin de ce que je pouvais envisager. L’homme qui m’a ouvert se découvre le visage et commence à me parler avec un accent incertain. D’un air triste, il m’explique qu’ils doivent finir ce travail. « Urgent, urgent ! 10 heures fini, promis ». Voyant mon désespoir, il me dit : « Vous et moi, parler la gardienne ». Je sais bien qu’à cette heure-ci la gardienne qui habite l’immeuble mitoyen n’ouvrira pas la porte. Elle débranche l’interphone à 19H30. Notre appel reste sans réponse.
Sur le chemin qui nous ramène vers mon immeuble, l’homme me regarde inquiet : « Vous pas appeler police. Nous travailler. Enfants, famille attendre nous » Une boule se coince au fond de ma gorge. Je le rassure : « Je sais bien que vous n’y êtes pour rien. » Je secoue la tête et tente un sourire mais le cœur n’y est pas. Je lui souhaite bon courage et remonte chez moi, abattue.
Putain de société de merde. L’esclavage que je pensais si éloigné géographiquement dans mon enfance est là aujourd’hui, juste devant ma porte… Il est même devenu banal et public. Elle est où l’évolution que devait offrir la modernité ?

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