Monsieur Laferrière que m'avez-vous fait ? J'écris, j'écris, je ne peux plus m'arrêter ! Et c'est
fatiguant d'écrire quand le réveil sonne à six heures et demi tous les matins.
Ecrire à 10 ans : "Racontez une journée de vacances en quatre pages, sans sauter de ligne." Construire un plan, organiser les idées, faire un
brouillon, faire attention à l'orthographe, recopier, ne pas sauter de ligne. Ecriture torture.
Ecrire à 20 ans : griffonner quelques lignes comme on ferait une liste de courses. Déverser sa tristesse. Balancer la feuille à la poubelle. Se sentir
mieux. Ecriture thérapeutique.
Ecrire à 30 ans : mettre noir sur blanc les questions et trouver des réponses. Faire le point sur sa vie, ses idées, les hommes. Refermer le
bloc-note. Le rouvrir de temps en temps pour se souvenir. Ecriture sentimentale.
Ce n'est jamais allé plus loin. Soudain, c'est devenu une nécessité. J'ai besoin de mettre à plat ma vie, de la visualiser, de la lire.
2004 : début d'année merdique. Tout me parait moche. Une mauvaise nouvelle par-ci, un décès par-là. Les gens meurent, normal. Mais ceux que j'aime
ont-ils besoin de le faire tous en même temps.
En France, rien ne va plus. Les Français dorment devant la télé, ils n'ont pas besoin de penser, l'Etat le fait pour eux. Année zéro de la connerie
médiatique : 1987, Chirac privatise la première chaîne nationale. Violence banalisée, exhibitionnisme normalisé, starisation fantasmée, cerveaux formatés. Avril 2002 : Le Pen passe le premier
tour des élections présidentielles. Je pleure. Un rêve s'est brisé. J’écoute en boucle la chanson de Saez :
J’ai vu les larmes aux yeux
Les nouvelles ce matin
Vingt pour cent pour l’horreur
Vingt pour cent pour la peur
Ivres d’inconscience
Tous, fils de France
Au Pays des Lumières
Amnésie suicidaire
Nous sommes nous sommes
La Nation des Droits de l’Homme
Nous sommes nous sommes
La Nation de la Tolérance
Nous sommes nous sommes
La Nation des Lumières
Je pense à mes grands parents qui 60 ans plus tôt avaient fuit l’Espagne fasciste pour ce pays de liberté. "Ne pleure pas ma chérie" me dit mon
grand-père. "Et même si c'est difficile, il faut aller voter". Deuxième tour des élections : mon bulletin tombe dans l'urne. Pincement au cœur.
Je regarde la droite détruire la France. Je peste contre la gauche qui n'arrive pas à se réveiller de sa torpeur. Je ne crois plus au système
politique tel qu'il est. Je participe à des manifestations, à des débats, je cherche de nouvelles initiatives sur le net. Ce qui se passe en France n’est que le pâle reflet de ce qui se
passe dans le Monde. Le MEDEF méprise les travailleurs, les Pays Industrialisés méprisent le Tiers-Monde. On ne peut pas continuer impunément à opprimer des peuples entiers pour des intérêts
purement économiques. Je regarde du côté des alter-mondialistes. Mais je n’ai jamais pu appartenir à un groupe. Tout système organisé finit par être corrompu.
Deux mille ans de civilisation, la belle blague ! Tout être humain devrait pouvoir se nourrir, s’instruire et se soigner gratuitement. Quand je
pense à tout ça, la colère m’envahit. Je rêve de révolution. Seulement, j’ai bien peur que l’être humain soit incapable de construire un monde meilleur.
Mais depuis que j’écris, je suis comme déconnectée. Les nouvelles me parviennent par hasard, filtrées par le brouhaha de mes pensées. Ma colère
n’a pas disparu, elle est juste en stand by. Laisser une trace de son passage sur Terre, c’est dit-on, planter un arbre, faire un enfant et écrire un livre. J’ai déjà planté un arbre. Je ne sais
pas si j’aurais un jour un enfant. C’est peut-être l’instinct de survie qui me pousse à écrire. Je ne m’arrêterais que lorsque j’aurais fait le tour de tout ce qui fait de moi celle que je
suis.
Je baille, il est cinq heures du mat. Il faut que je dorme. Heureusement on est déjà dimanche.
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