L'heure Du Conte

Publié le par Madison

J'adore les contes. J'en conte moi-même de temps en temps, à des enfants, à des adultes. C'est mon côté Shéhérazade.

Celui-là, je l'aime tout particulièrement pour sa "morale". Laissez-moi vous le conter...


L'homme qui cherchait sa chance.



Il n’avait pas de chance, Jabr. Le jour où la chance avait été distribuée sur la Terre, il était au fond de son placard à chercher ses souliers. Il avait si peu de chance qu’il lui suffisait d’aider à construire une maison dans le pays pour que, la nuit même, la foudre s’abatte juste à l’endroit où il avait mis la main.

Les jeunes filles le fuyaient comme une épidémie. Tenez, une fois il était tombé amoureux de l’une d’entre elles, le lendemain elle avait péri sous les pneus d’un camion. Depuis, dès que son regard s’attardait sur une jeune femme, elle se précipitait pour en épouser un autre.

Il n’avait pas de chance Jabr.

Le souhait le plus cher de ses voisins était qu’il se fasse croque-mort… On ne sait jamais !

Ne pouvant se contenter d’être malchanceux, il était, en plus, râleur. Il se plaignait à tous ceux qu’il rencontrait :

- Pourquoi toi tu as de la chance et pas moi ? Hein ? Pourquoi c’est toujours moi ?

Il se lamentait à plein temps et prenait à partie son entourage. C’était plus fort que lui. Une épreuve permanente pour sa famille et ses voisins. Aussi, dès qu’ils le voyaient s’approcher, ils fermaient portes et fenêtres, et criaient :

- Nous n’y sommes pour rien ! Ta chance, c’est le Bon Dieu qui en a décidé ainsi ! Ta malchance, ce n’est pas nous, Jabr ! C’est le Bon Dieu !

A force d’entendre le « Bon Dieu » par-ci, le « Bon Dieu » par-là, Jabr se décide enfin à aller trouver personnellement l’homme illustre afin de lui réclamer son lot de chance sur la Terre. Quel bonheur d’avoir une idée ! Il met son costume dix-huit pièces, ses chaussures et, pour la première fois, il nous ses lacets et quitte la ville.

Le chemin jusque chez le Bon Dieu est bien long. Jabr marche, marche, marche, pendant trois jours et trois nuits. Il est fatigué et ne peut réprimer l’irrésistible envie de se lamenter :

- Pourquoi moi et pas un autre ? Un autre serait déjà arrivé depuis longtemps. Trois jours et je suis encore là !

Il n’y a pas un seul bruit autour de lui. La nature est bel et bien vivante, mais pas un souffle d’air, pas un bruissement de feuilles. Il se sent tout seul au monde. Il s’assied sur un rocher quand, soudain, une masse informe remue devant ses pieds. Jabr bondit effrayé. C’est un vieux chacal tout pelé, tout édenté, couché sur le flan et qui a du mal à respirer.

- Que fais-tu là ? demande l’animal.

- Je ne fais que passer, répond Jabr. Je n’ai pas de chance sur la Terre et je vais de ce pas chez le Bon Dieu pour lui demander de m’en donner un petit peu.

- Tu vas si loin ! Si jamais tu réussis à le rencontrer, soi gentil et pense à moi. Demande-lui ce que je dois faire pour ne plus avoir faim jusqu’à ma mort. Je suis si vieux, je n’ai plus la force de me lever.

- J’ai mauvaise mémoire, dit notre homme, ma tête est une vraie passoire, mais j’essaierai de m’en souvenir.

Et Jabr repart. Il retourne dans sa tête l’histoire du chacal pour ne pas l’oublier. Le chacal à manger, le chacal à manger… Du rythme dans la tête fait avancer les pieds.

Trois jours, trois nuits. Dès que l’envie de se plaindre se remet à le démanger, Jabr voit devant lui une belle maison toute blanche, fraîchement repeinte, avec un petit jardin anglais parfait. Et dans le jardin, une jeune fille belle comme un soleil, on aurait pu croire qu’elle l’attendait !

- Que fais-tu là ? demande-t-elle.

- Je ne fais que passer, répond Jabr. Je n’ai pas de chance sur la Terre et je vais de ce pas chez le Bon Dieu pour lui demander de m’en donner un petit peu.

- Le chemin est bien long. Tu ferais bien de commencer par te reposer, boire et manger. Entre !

Jabr ne se fait pas prier. Il fait un repas aussi copieux que délicieux, en bonne compagnie !

Puis il s’apprête à reprendre la route, quand la jeune fille le rappelle :

- Si tu réussis à le rencontrer, peux-tu penser à moi ?

- Je ne suis pas un ingrat, s’empresse de dire Jabr. Un oublieux, oui. Que désires-tu ?

- Demande au Bon Dieu pourquoi, jeune, belle et riche comme je le suis, tous les soirs quand je me couche, je pleure deux heures de chagrin avant de prendre le sommeil. J’aimerais ne pus pleurer.

- J’y penserai ! promet-il en s’éloignant.

Le chemin de la maison blanche jusque chez le Bon Dieu est long. Jabr marche d’un bon pied. Il a peur de mêler les deux affaires, aussi répète-t-il sans arrêt : le chacal à manger, la jeune fille pas pleurer, le chacal à manger, la jeune fille pas pleurer… Du rythme dans la tête fait avancer les pieds.

 

Et au bout de trois autres jours et trois autres nuits de marche, il se sent arriver. Allez savoir pourquoi on sait toujours que l’on est près du but. Jabr est certain que le Bon Dieu n’est plus très loin. Il se regarde et constate, désolé :

- Je ne peux pas me présenter dans cet état !

Jabr n’est pas vraiment sale ou mal habillé. Il est un peu décoiffé, légèrement couvert de poussière, mais ce qui le gêne plus que tout, ce sont ses pieds.

Quand il a quitté son pays il avait les pieds avec des souliers autour. Mais au bout de tant de jours de marche… il a des chaussures avec des pieds autour ! Oui, ses pieds sont si gonflés ! Il ne peut pas aborder le Bon Dieu dans cet état.

 

Jabr se déchausse, s’assied au bord d’une rivière et trempe ses pieds dans l’eau afin de les rafraîchir. Il a mal au dos. Un tronc d’arbre, derrière lui, offre un appui confortable.

Bien adossé, Jabr regarde la forêt tout autour. Tous les arbres sont verdoyants, luxuriants, tous sauf un qui est ratatiné, tout desséché, tout rabougri… celui contre lequel il est appuyé ! La malchance est fidèle !

- Tu as une drôle de tête, dit Jabr, agacé, à l’arbre.

- Et toi, tu as vu ta tête ? répond l’arbre vexé. Qui es-tu ?

- Je m’appelle Jabr et je ne fais que passer. Je suis un malchanceux professionnel, il n’y a qu’à te voir ! Je vais de ce pas chez le Bon Dieu pour lui demander de me donner un lot de chance sur la Terre.

- Mais tu as une chance extraordinaire ! Tu n’as pas de racines, tu peux aller loin. Moi, je suis là, planté comme un poireau. Je suis né ici, je mourrai ici, sans avoir vu le monde. Si tu vois le Bon Dieu, pourras-tu lui demander conseil pour moi ?

- Jamais deux sans trois ! se reprend à râler notre homme. Que veux-tu ?

- Voilà, de tous les arbres de la forêt, je suis le près de la rivière et pourtant, je me dessèche de jour en jour. Que faire pour pousser à nouveau et m’épanouir à nouveau ?

- Si je m’en souviens, je lui demanderai, promet Jabr.

Pendant ce temps, les pieds ont retrouvé leur tête de pieds. Jabr se chausse, enlève la poussière de son costume, se peigne et reprend la route. Il fait durer le plaisir et marche lentement.

 ... à suivre


Shéhérazade ne racontait jamais la fin d'un conte. Elle le gardait pour le lendemain. Ce qui lui a permis de garder la tête sur les épaules et d'épouser le Calife.

A demain donc.

Publié dans Lu - Vu - Entendu

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Vincedu35 25/08/2006 17:24

Merci beaucoup. C'est chouette.
LE CONTE DU PETIT PANTALON DE PYJAMA 
Je viens de le mettre en ligne.
Un conte de Jacques Salomé "Contes à aimer Contes à s'aimer" chez Albin Michel. Un Conte que j'ai voulu vous faire partager en vous lançant cette  invitation à découvrir les autres du même auteur.
 

Maylis 12/03/2006 17:56

bon ben j'étais passée au cas où... mais entre temps miss madison a l'air prise par un match alors plus tard peut-étre??? pour cette jolie suite et fin d'un conte pas anodin ;-)

Madison 12/03/2006 18:35

demain Maylis, demain ;-)

DS 12/03/2006 14:08

Tu es trop mimi ma Dison ...
Quand j'étais jeune, ce que j'appréciais le plus des histoires, contes, fables, était la morale (oui j'étais bizarre lol).
La, elle serait : ne jamais te plaindre, il y a toujours pires ! lol
Alors, j'attends la suite.
Besos

Madison 12/03/2006 14:24

Je pense que la morale est ce qui fait qu'on apprécie les contes et autres histoires mythiques...A demain pour la suite Querida ;-)

Liulee 12/03/2006 10:44

Ma Madi!
Il y a plusieurs parties de toi et même une grande globalité de ta nature que j'apprecie mais les contes c'est au dessus de tout a mes yeux:))))))))))
La suite je la devine, je connais l'histoire mais j'aime la lire a nouveau ici:)))
Bisous et merci Conteuse!
The Liu)

Madison 12/03/2006 14:06

Les mythes, les contes... j'adoreEt je suis ravie que nous partagions ce même plaisir. Bisous ma Vilaine

Blanche 12/03/2006 08:28

Je reviendrai. J'ai toujours adoré les contes.

Madison 12/03/2006 09:21

A demain Blanche ;-)